Biographie André GROULT
André Groult fut un artiste éminemment talentueux, sensible et cultivé.
Par ses créations originales et sa forte personnalité, il occupe une
place importante dans l'art décoratif moderne du XXème siècle. Dès les
années 1910, en France, dans le domaine de l'architecture intérieure,
c'est-à-dire celui de l'aménagement et de l'ameublement des pièces
d'habitation, de nombreuses solutions furent proposées par de jeunes
artistes qui tous rejetaient ce qu'ils considéraient alors comme les
errements du style Art nouveau qui avait fait la gloire de la France
dans les deux décennies antérieures. Parmi les nombreuses tendances qui
se dégagèrent de ces diverses propositions dans les quelques années qui
suivirent, l'une d'elles s'efforçait d'accommoder la tradition ancienne
et le goût moderne. Cette école néo-classique, contrairement aux
reproches qui lui furent adressés en maintes circonstances, cherchait
avant tout à s'affirmer par des innovations contemporaines en apportant
des solutions originales nouvelles, plutôt qu'à rassurer en prolongeant
des formules issues du passé.
Loin de limiter sa seule ambition à
satisfaire, par des créations traditionnelles, une élite fort
différente du grand public, ces artistes aspiraient tout autant à lui
fournir des formules novatrices qui puissent devenir accessibles au
plus grand nombre par l'édition en série de variantes des modèles qui
lui avaient été proposés.
Sans être pour autant indifférent aux
recherches contemporaines les plus avancées, André Groult se rattachait
à cette tendance. Dès lors qu'il se voulait décorateur-ensemblier, il
souhaitait s'en tenir à des formules traditionnelles.
Ce n'était ni
par timidité, ni par manque de compréhension, mais plutôt par réflexion
et volonté bien arrêtées. Il pensait, et il semble que l'évolution des
mentalités lui ait donné raison, qu'un art décoratif, pour être viable,
se devait de continuer directement les styles du passé. Si, dans le
domaine des arts d'expression individuelle, toutes les hardiesses
d'écriture des peintres et des sculpteurs les plus insolites lui
semblaient légitimes, pourvu qu'elles soient heureuses, dans celui des
arts appliqués il lui apparaissait impossible de rompre entièrement
avec des conventions généralement acceptées et fondées sur le
bien-être, la pratique et l'expérience. Faisant la part de l'habitude
dans le comportement de ses contemporains, il ne croyait pas au succès
de formes entièrement inédites, fussent-elles parfaitement défendables
sur un plan intellectuel.
Dans un manifeste écrit en réaction contre
les doctrines soutenues par les artistes du groupement industriel
munichois Werkbund, publié en 1913, Paul Véra, en artiste moderne
conscient de ses responsabilités nationales, justifiait son attachement
à la tradition française en écrivant : «C'est à la fois par un besoin
nouveau de notre goût et par une réaction à des influences extérieures
que nous nous soumettons à la discipline française. Nous continuerons
la tradition française, faisant en sorte que ce style nouveau soit la
suite du dernier style qui abandonna le cercle familial après la
naissance de leurs deux enfants. Quant au fils, le jeune Paul, lui
aussi devait se marier avec une jeune fille ravissante du nom de Denise
Boulet, fille d'un riche drapier normand, ami de la famille, pour en
faire l'une des femmes les plus élégantes et les plus enviées du
Tout-Paris. Il deviendra le célèbre couturier Paul Poiret, qui vécut la
fabuleuse aventure d'un des plus grands créateurs de mode de tous les
temps.
Après avoir donné sa démission du journal L'Acclimatation, en
1908, André Groult s'intéressa à la décoration d'intérieur en
aménageant, avec sa femme, l'appartement où ils s'étaient installés peu
avant leur union, 79, rue Mozart, comme cela était précisé sur le
livret de mariage. Très unis, ils devaient se soutenir mutuellement
toute leur vie sur des plans différents. D'un caractère autoritaire,
Nicole Groult allait d'une certaine façon lui mener la vie dure pour
l'écarter d'abord des sciences puis des antiquités, tout en l'obligeant
professionnellement à se remettre en question et à innover constamment
dans son nouveau métier de décorateur- ensemblier. Par son «chic
absolu», sa «fulgurance», son profil aigu et son regard perçant, comme
se plaisait à le souligner le conservateur du musée Galliera, Guillaume
Garnier, dans l'introduction du catalogue de l'exposition consacrée en
1986 à « Paul Poiret et Nicole Groult, maîtres de la mode Art déco»,
elle éclipsait un peu la personnalité si attachante d'André Groult.
Elle fut à la fois son inspiratrice, son agent commercial, son soutien
moral et le ressort de sa motivation professionnelle. Petit à petit,
ils se constituèrent ainsi un stock de marchandises anciennes en
achetant, essentiellement en province et plus rarement à Paris, des
meubles Directoire et des objets divers, tout en réunissant également
des masques nègres, dont certains provenaient des collections de leurs
propres amis, qui les avaient tout d'abord initiés puis conseillés dans
leurs achats, ainsi que des faïences anciennes et des verreries de
Venise qu'ils s'étaient procurées au cours de leurs voyages à
l'étranger et revendaient occasionnellement en rentrant en France.
Séduits par cette activité, ils décidèrent, peu de temps après, de
créer une affaire d'antiquité-décoration. Trouvant un local intéressant
en juin 1908 dans le secteur de la plaine Monceau, au coin du boulevard
Malesherbes, 31, rue d'Anjou, non loin du quartier des grands marchands
de tableaux et du négoce international d'art, ils le louèrent dans
l'intention d'y aménager une galerie d'antiquités. Ils purent, dans un
premier temps, occuper une partie de cet hôtel particulier d'époque
Régence, de trois étages, dont le rez-de- chaussée pouvait être utilisé
en local commercial et le dernier niveau comme appartement privatif,
pour se consacrer au commerce des meubles anciens et des objets de
collection. Louis Süe, un des premiers clients du couple, devint très
vite un ami et un collaborateur occasionnel avant qu'il ne s'installe
définitivement à son compte, lui aussi, en tant que décorateur
ensemblier. Les Groult décidèrent alors de lui confier la direction des
travaux d'aménagement de leur local commercial. Le troisième étage, qui
était initialement réservé à l'habitation, devenant accessible à la
clientèle à la suite d'un accord avec le propriétaire et d'une
modification du bail, il fut décidé de le relier par un escalier
intérieur à la boutique du rez-de-chaussée et à une partie du premier
étage, dont ils avaient également la disposition. Cherchant à
s'agrandir, les Groult devaient quelques années après louer la boutique
mitoyenne du 29, rue d'Anjou. La galerie fut ouverte en octobre 1909.
La décoration murale 30 octobre. Quelques mois plus
tard, au premier rang de ses nouvelles clientes devait se trouver Marie
Laurencin, que Nicole Groult avait rencontrée grâce à son frère Paul
Poiret lors d'un vernissage à la galerie Barbazanges, 109, rue du
Faubourg-Saint-Honoré, le 28 février 1912, Ce fut le début d'une longue
et fidèle amitié qui devait conduire les deux femmes à vivre une
aventure extraordinaire dans les milieux artistiques et littéraires de
la capitale, s'inspirant mutuellement et donnant à d'autres le désir de
les imiter et de les fréquenter quand elles ne devenaient pas
elles-mêmes les muses de quelques cercles poétiques et les
inspiratrices de peintres et de sculpteurs.
Devant le succès de ses
créations et l'engouement réel de cette clientèle de femmes d'artistes,
Paul Poiret envisagea alors d'engager Nicole Groult dans sa propre
équipe, comme il l'avait fait avec sa sœur Germaine qui dirigeait
depuis 1907, avec Denise Poiret, son épouse, le «département Enfants»
de sa maison de couture et créait pour lui des robes de fillettes.
Malheureusement pour le couturier, la jeune femme qui ne «savait pas
véritablement coudre», comme nous le soulignait malicieusement sa fille
Benoîte dans un entretien, «mais avait le génie de la coupe et des
assemblages de matières», préféra demeurer indépendante et se contenter
de sa modeste maison personnelle en prenant quelqu'un pour l'aider dans
la partie couture. Grâce à son talent, à son esprit d'entreprise et à
sa fidèle clientèle, elle devait donner à sa maison de couture, dans
les années qui suivirent la Première Guerre mondiale, un développement
extraordinaire dont les bénéfices et les possibilités d'extension ne
manqueraient pas d'intéresser des financiers.

